N°2 (2002)

ÉDITORIAL : Trouble est toujours une revue qui réunit des textes écrits par des critiques, des théoriciens et par des artistes, sans limitation de champ disciplinaire. Ce numéro est consacré à une réflexion mise en pratique sur le dialogue comme forme d’investigation sur les enjeux de l’art. la forme de l’entretien d’art, apparue relativement récemment, s’est considérablement développée au point de devenir aujourd’hui prépondérante dans les publications. Elle rend compte en premier lieu de la place croissante de l’artiste dans le discours sur l’art, à la suite des manifestes des avant-gardes du début du XXe siècle, qui ont marqué la nécessité de cette prise de parole, dans un contexte où prédominait une critique de la réception. La critique d’ailleurs n’a pas tardé à faire sienne cette pratique de la discussion avec l’artiste, parfois il est vrai pour transmettre de manière plus maïeutique ses postulats théoriques, mais aussi pour manifester une construction plus dialogique de l’analyse. Ce rapprochement tangible du critique et de l’artiste va de pair avec une redéfinition progressive des rôles assignés traditionnellement à chacun. C’est sur ce rapprochement que se penche le texte d’Émilie Renard, qui analyse certaines écritures critiques, tentant de traduire une appréhension de leur sujet (un processus artistique, une œuvre) par des formes où interviennent, au-delà du traditionnel discours dissertatif, la fiction, le pastiche ou le palimpseste. Nombre d’artistes ont aussi assimilé le dialogue et la conversation comme mode de construction et part constitutive de leurs œuvres. Dans les années 1990, des artistes comme Philippe Parreno ou Liam Gillick ont renouvelé librement certaines pratiques de l’art conceptuel, comme celle de Ian Wilson (le plus radical, qui ne transmettait de ses méta-dialogues que leur lieu et date d’occurrence). À elle seule, la mise en avant de la discussion est symptomatique de la création contemporaine, de sa dimension collaborative, discursive et réflexive. Des collaborations qui ne se veulent plus des utopies où s’évanouiraient les identités individuelles au profit d’une parole collective, mais davantage des zones d’échanges où les subjectivités s’enrichissent par friction. C’est dans cette forme de collaboration que Trouble a trouvé son mode d’existence. Nous avons choisi de privilégier une réflexion en acte sur cette question, en insistant auprès des auteurs que nous avons sollicités sur la mise en place de protocoles qui mettraient en relief comment la forme de la conversation influe sur son contenu, et en sélectionnant un certain nombre de documents que nous publions pour la première fois en France, et qui mettent l’accent sur certaines pratiques d’artistes : celle de Joseph Grigely, dont le travail repose sur la conversation et l’échange écrit, celles de Jim Shaw, Mike Kelley et Paul McCarthy, des artistes qui réalisent intensivement des œuvres en collaboration les uns avec les autres. La plupart des textes que nous publions ici peuvent se répartir en trois catégories principales, correspondant aux trois moments principaux de la discussion. Le premier, celui du choix du sujet de conversation, concerne par exemple l’entretien de Boris Achour avec l’astrophysicien Thierry Foglizzo (un entretien à partir d’une image) ou celui mené par Claude Closky à partir des commentaires parus dans la presse sur le travail de Pierre Huyghe (reproblématiser les discours qui se superposent aux œuvres, et questionner par ce biais l’auteur sur ses intentions). Emmanuel Burdeau choisit quant à lui de réinterpréter quelques dialogues d’un film, dans leurs correspondances et leurs écarts avec leurs traductions sous-titrées. Le second moment serait celui du « discours sur la méthode », de la réflexion sur la manière de mener à bien la discussion. une réflexion qui peut ouvrir sur une infinité de potentiels réalisables, comme l’énonce le texte programmatique de Guillaume Désanges. La méthodologie par exemple adoptée par Hans Ulrich Obrist, curateur ayant réalisé quelque 400 entretiens à l’heure actuelle, frappe par sa simplicité et son efficacité. En posant des questions et en effectuant des mises en relation permanentes, Hans Ulrich Obrist relie les œuvres et les processus en un réseau de plateformes où toutes les sphères de la connaissance sont requises. c’est pourquoi nous publions ici un index de ces renvois, archivés à partir d’un corpus arbitraire de 50 entretiens, qui forme une liste vertigineuse de noms échangés au cours des discussions. Parallèlement aux protocoles, les modes de correspondance produisent également des écritures : par disquettes échangées pour Philippe Parreno et Nicolas Bourriaud, quand la forme même de la relation épistolaire ne devient pas un prétexte d’écriture, comme pour Manuel Joseph, imaginant celle de Georges Bataille. Le dernier stade enfin est celui de la transcription, qui introduit entre les interlocuteurs la place du lecteur, impose des formes de lisibilité et d’adresse à ce dernier. ou pas. On peut alors privilégier la trace documentaire brute (l’entretien entre Joseph Grigely et hans ulrich obrist), s’interroger sur le souvenir d’une rencontre (antoine thirion questionnant le critique de cinéma Jean Douchet sur l’entretien qu’il réalisa avec Alfred Hitchcock 30 ans plus tôt, et dont les bandes d’enregistrement ont disparu). La question de la véracité (être au plus près de ce qui a été dit, ou travailler une forme qui lissera un discours plus clair) est au cœur de la question de la transcription : y instiller de la fiction contribue à fissurer ce fantasme de pureté de l’entretien comme moment de vérité. Certains textes avancent masqués, maintenant une ambiguïté entre le vrai et le faux, pour déplacer le sujet vers d’autres horizons de réflexion (Éric Mangion, Jimmie Durham, Taroop & Glabel…). Et puisqu’un éditorial ne peut décemment se terminer sans une citation de Jean-Luc Godard, on ne manquera pas de signaler son propre sens du dialogue : « instinctivement, si un plombier arrive, je n’hésite pas à lui dire comment il faut faire, bien que je n’en sache rien. C’est le plaisir de la conversation ».
BA, CJ, FP, ÉR.


PIERRE HUYGHE – CLAUDE CLOSKY : Oui ou non, 2002

ÉRIC MANGION : Les lauriers sont coupés, 2002

GUILLAUME DÉSANGES :  Question pour un champion, 2002

JIM SHAW – MATTHEW HIGGS : Conversation, 2000

THIERRY FOGLIZZO – BORIS ACHOUR :  Scénarios open-source (extrait), 2001

HANS ULRICH OBRIST – THOMAS BOUTOUX – Index, 2002

MANUEL JOSEPH :  De la sculpture considérée comme une tauromachie, 2002

JOSEPH GRIGELY – ANDREAS GEDIN – MATS STJEMSTEDT : Conversation, 2000

Joseph Grigely – Hans Ulrich Obrist “to start with a very big question…”

MIKE KELLEY – PAUL MCCARTHY – MARIE DE BRUGEROLLE : Fragments et bribes, 1999-2002

TAROOP & GLABEL : Originaux non conformes aux modèles, 1989-2002

JIMMIE DURHAM : Entretien avec une artiste âgée de 10 000 ans, 1983

ÉMILIE RENARD : « Et c’est tout vrai ! », 2002

Antoine Thirion « hitchcock / douchet : entretien manquant »

PHILIPPE PARRENO – NICOLAS BOURRIAUD : Correspondance, 1996

EMMANUEL BURDEAU : Véème : vincente minelli version multilingue, 2002


Biographie des auteurs

Boris Achour, né en 1966, est artiste, vit à Paris et travaille avec la Galerie Chez Valentin. Parmi ses expositions récentes, Cosmos, au Kunstverein Freiburg et au Palais de Tokyo, fait l’objet d’une publication (Cosmos, Un, Deux…  Quatre Éditions, Clermont-Ferrand, 2002). Il vient de tourner un court-métrage de fiction, et prépare un film avec des danseurs Buto dans un centre commercial d’Osaka.

Nicolas Bourriaud, né en 1965, est critique d’art, commissaire d’exposition et co-directeur du Palais de Tokyo, site de création contemporaine à Paris. Membre de la Société Perpendiculaire (cf. Société Perpendiculaire, rapport d’activités, éd. Images modernes, Paris, 2002) et membre fondateur de la revue Documents sur l’art. Publications : L’Ère tertiaire (roman, Flammarion, 1997), Esthétique relationnelle (recueil de textes, Presses du réel, 1998), Formes de vie (Denoël, 1999), Postproduction (Lukas & Sternberg, 2001).

Thomas Boutoux, né en 1975, est doctorant en anthropologie sociale à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. Il collabore à la revue Flash Art, et travaille ponctuellement avec INIVA à Londres.

Marie de Brugerolle, née en 1967, est historienne de l’art, commissaire d’exposition et dramaturge. Elle travaille à Lyon et à Paris. Elle contribue régulièrement aux revues Parachute, Art Press, Beaux-Arts Magazine… Elle a organisé en 1996, au Magasin de Grenoble avec Paul McCarthy, une exposition consacrée à trois figures de la scène californienne des années 1970 : Guy de Cointet, Bas Jan Ader et Wolfgang Stoerchle (catalogue). Elle prépare actuellement la première rétrospective de Guy de Cointet au Mamco à Genève, avec Christian Bernard, en 2003.

Emmanuel Burdeau, né en 1974, est critique de cinéma. Vit et travaille à Paris. Ancien rédacteur en chef de cahiersducinema.com, il collabore régulièrement aux revues Trafic, Vacarme, Cahiers du cinéma, Vogue, L’Œil.

Claude Closky, né en 1963, est artiste. Il vit à Paris et travaille avec la Galerie Jennifer Flay. Œuvres visibles sur http://www.sittes.net. Monographie aux éditions Hazan, 1999 (texte de Frédéric Paul). Catalogue récent : Magazines (éditions Purple Books, 1998). Editions récentes : Mon catalogue (éd. Frac Limousin, 1999), 27×20 (éd. Flux, 2000), Mon père (éd. M19, Paris, 2002). Claude Closky est rédacteur en chef du site du Musée d’Art moderne Grand-Duc Jean, Luxembourg : http://www.mudam.lu

Guillaume Désanges, né en 1971, est critique d’art. Travaille à Paris. Il prépare un ouvrage monographique consacré à Dominique Petitgand, publié par les Laboratoires d’Aubervilliers (à paraître fin 2002).

Jimmie Durham, né en 1940 à Washington (États-Unis), est artiste. De descendance Cherokee, il a été militant au sein du mouvement des Indiens d’Amérique durant les années 1970. Il vit à Berlin. Monographie aux éditions Phaidon, 1995. Recueil d’écrits : A Certain Lack Of Coherence (Kala Press, Londres, 1993). En France, il a publié Eurasian Project (stage one) (coédition Frac Champagne-Ardenne, Reims/Le Channel, Calais/Galerie Micheline Szwajcer, Anvers, 1996).

Thierry Foglizzo est docteur en astrophysique, spécialisé dans les instabilités hydrodynamiques à proximité des trous noirs. Il est actuellement employé par le CEA au Service d’Astrophysique et publie ses travaux dans la revue européenne Astronomy & Astrophysics. Parallèlement, il a collaboré à des  projets chorégraphiques de Matthieu Doze (Les Buccoliques, Le Labo d’hiver, Un Hiver Sale), d’Emmanuelle Huynh (Distribution En Cours).

Joseph Grigely, né en 1956 dans le Massachusetts, est artiste, vit à New York et enseigne à l’Université du Michigan. Il est représenté en France par la Galerie Air de Paris. Publications : Textualterity : art, theory and textual criticism (University of Michigan Press, 1995), Le plaisir de la conversation (FRAC Limousin, 1996), Conversations and portraits (Douglas Hyde Gallery, Dublin, 1997), Conversation Pieces
(CCA-Kitakyushu, Japon, 1998)…

Matthew Higgs, artiste, critique d’art et curateur, vit à Oakland, Californie. Il est curateur au CCAC Wattis Institute of Contemporary Arts et responsable associé des expositions à l’Institute of Contemporary Arts, à Londres. Depuis 1992, il a organisé plus de 40 expositions dont : Sound and Vision (ICA, 2001), Protest & Survive (Whitechapel Art Gallery, 2000). Il a écrit notamment pour des catalogues de Rodney Graham ou Peter Doig. Sa maison d’édition Imprint 93 compte à ce jour plus de 70 éditions d’artistes. Son travail d’artiste est représenté par Murray Guy, New York et Anthony Wilkinson Gallery, Londres.

Pierre Huyghe, né en 1962, est artiste, vit à Paris et travaille avec la Galerie Marian Goodman. Il a réalisé plusieurs travaux en collaboration, notamment avec Philippe Parreno. Sa pièce The Third Memory a fait l’objet d’une publication avec la collaboration de Jean-Charles Massera (éd. Centre Georges Pompidou/Renaissance Society, Paris, 2000). Monographie : coédition du Kunstverein München, Kunsthalle Zürich, Secession/Vienne et Consortium, Dijon (2000). À paraître : édition d’un ouvrage avec Douglas Coupland (éd. Dis-Voir).

Manuel Joseph, né en 1965, est écrivain. Il a publié notamment Heroes are heroes are heroes (éd. P.O.L., 1994), La Gueule de l’emploi (avec Jean-Luc Moulène et La Rédaction, collection 222, ERBA Valence, 1999), Ça m’a même pas fait mal (avec Jean-Luc Moulène, éd. Al Dante, 2001), Amilka aime Pessoa (P.O.L., 2002). Il travaille régulièrement avec l’artiste Thomas Hirschhorn (textes intégrés aux œuvres World Airport 1999 ; Deleuze Monument, 2000) ; Bataille Monument, 2002…).

Mike Kelley, né en 1954 à Detroit (États-Unis), est artiste. Il travaille à Los Angeles. Il a réalisé de nombreux travaux en collaboration avec Paul McCarthy, Jim Shaw, Tony Oursler, John Miller, Franz West, Cameron Jamie… Ouvrages récents (sélection) : Mike Kelley 1985-1996 (MACBA, Barcelone, 1997), Mike Kelley (Magasin, Grenoble, 1999), Mike Kelley (Phaidon, Londres, 1999). En préparation : recueil de ses textes (MIT Press, Cambridge).

Paul McCarthy, né en 1945 à Salt Lake City (États-Unis), est artiste. Il travaille à Los Angeles. Il est  représenté en France par la galerie Air de Paris et la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois. Il a réalisé de nombreux travaux en collaboration avec Mike Kelley, Jason Rhoades… Monographie aux éditions Phaidon, 1996. Ouvrages récents : YaaHoo (Walter König, Cologne, 1998), Sod and Sodie Sock (avec M. Kelley, Secession, Vienne, 1998), Mike Kelley-Paul McCarthy, Collaborative Works (Power Plant, Toronto, 2000), Pinocchio (éd. Villa Arson/RMN, 2002).

Eric Mangion, né en 1965, est directeur du Fonds Régional d’Art Contemporain Provence-Alpes-Côte d’Azur, à Marseille. Il écrit régulièrement dans les revues Art Press et Spore (Spore, 8 Marché des Capucins, 13001 Marseille).

Hans Ulrich Obrist, né en 1968 en Suisse, est curateur (Life/Live, Cities on the move, Do it, Laboratorium, Traversées…). Il est associé au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris depuis 1993. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels : Unbuilt Roads (Hatje, 1997), Laboratorium (1999)… Depuis 1997, il est le rédacteur en chef du magazine Point d’Ironie, publié par agnès b.

Philippe Parreno, né en 1964 à Oran, est artiste et travaille avec la Galerie Air de Paris. Il a réalisé de nombreux travaux en collaboration avec Pierre Joseph, Bernard Joisten, Dominique Gonzalez-Foerster, Pierre Huyghe, Carsten Höller, Liam Gillick, Rirkrit Tiravanija… Catalogue : Alien Affection (Paris-Musées-Presses du réel, 2002). Recueil de textes : Speech Bubbles (Presses du réel, 2001).

Émilie Renard, est critique d’art. Née en 1976, elle vit à Paris. Membre de l’équipe de Public > et du comité de rédaction de la revue Trouble, elle participe cette année au Pavillon, un groupe d’études et de recherches basé au Palais de Tokyo.

Jim Shaw, né en 1952 à Midland, Michigan (États-Unis), est artiste. Vit  à Los Angeles. Il est représenté en France par la galerie Praz-Delavallade. Monographie : Everything must go (éd. Smart Art Press, coédité par le Casino Luxembourg et MAMCO, Genève). Publications : Dreams (Smart Art Press, Santa Monica, 1995), Thrift Store Paintings: paintings found in thrift stores (Heavy Industry, Los Angeles, 1990).

Taroop & Glabel. Artistes (Finch, Livia, Tropman) représentés par la galerie Art Attitude, Nancy. Vivent et travaillent à Paris et Charleroi. Une dizaine de publications ; dernière en date : Aucune photo ne peut rendre la beauté de ce décor.

Conception graphique de Trouble : Laurent Meszaros et Delphine Delastre pour WA75

 

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